50 jours et quelques...

08/09/2017

Clac, clac, clac. Derrière la vitre feuilletée de ma chambre, des trombes d'eau s'élançent depuis près de quarante-huit heures jusqu'au patio du rez-de-chaussez. Allongée de trois-quart sur mon lit, je délaisse un instant Fontcuberta et son analyse du rôle de la photographie dans nos vies. A la lumière de ma lampe de chevet, et une oreille attentive à la voix de Gustavo Cerati, héros du rock national, je lis, j'efface, je réécris.

Crimen, de Gustavo Cerati, à écouter en lisant la suite !

Depuis une semaine, je cherche le fil de ce chapitre, le sens des évènements et l'orientation de mes sentiments. J'emprunte le chemin de la complainte d'un pays qui ne me cache plus ses défauts, et l'heure suivante, je ne peux m'empêcher d'y revenir. Depuis quelques temps, l'Argentine m'en fait voir de toutes les couleurs, et prend un malin plaisir à jouer avec mon humeur.

Randonnée dans les montagnes autour de Cordoba
Randonnée dans les montagnes autour de Cordoba

Durant cinquante jours, c'est un paysage sans orage, un quotidien sans accroc. Une routine encore nouvelle, dorée.  Et puis un matin, une gouttelette vous tombe sur la tête. Elle flotte sur les vitres des bus bondés à l'heure de pointe, dans les flaques d'eau à l'odeur nauséabonde où l'on oublie son pied. Elle vous accompagne dans l'interminable file d'attente du ministère de l'immigration, et réapparait sur le rictus narquois de la boulangère qui se moque de votre espagnol.

Les psychologues l'appellent choc culturel - concept un peu trop fourre-tout à mon goût tant l'expérience de l'expatriation est personnelle. Je garderai donc l'image de ma gouttelette : cette petite résistante bien ennuyeuse en comparaison à sa taille, qui apparait sans prévenir, vous laisse le front frustré, mais dont vous savez qu'elle fait partie de l'ordre des choses, et qu'elle disparaitra aussi vite qu'elle est tombée.

Mercredi 30 août, je me présente comme prévu à 10h à Migraciones, lieu d'émission de l'ensemble des VISA. On m'a prévenue, ce sera deux heures d'attente. Je commence par faire la queue à l'extérieur du bâtiment, avant qu'un fonctionnaire - dans une tenue qui n'en a rien l'air - me réoriente vers le bon édifice, que j'aurais du rejoindre sans patienter. Au bout du grand jardin intérieur, je pousse une nouvelle porte, et m'engouffre dans une salle remplie de bureaux précaires et de sièges en métal, pareille à un hall de gare. Aucun panneau, aucun agent pour orienter la trentaine de visiteurs. Je décide donc d'aller questionner un employé sur la file d'attente où m'inclure - sa réponse est vague, je comprends qu'il n'en a clairement aucune idée. C'est donc son collègue à l'autre bout de la pièce qui me renvoie jusqu'à une flèche verte dessinée au feutre sur une feuille A4.

Là, l'enregistrement de mes empruntes digitales est assez rapide, malgré un dialogue bien peu aimable. L'intéressé m'indique de m'insérer dans une autre file d'attente, dont on m'informe trente minutes plus tard que je n'ai rien à y faire. Restons clame, me dis-je. Cette demi-heure fait partie du décompte des deux heures, à l'issue desquelles l'une des quatre salariées des bureaux extra-Mercosur doit m’appeler - si elle a fini son maté et qu'elle accepte d'éteindre Whatsapp. A ce moment-là, j'y crois encore.

Migraciones, lieu de disgrâce
Migraciones, lieu de disgrâce

Et pourtant, ce n'est que trois heures trente, quarante pages de Thomas Hobbes et un paquet de biscuits plus tard que j'atterris enfin sur une chaise en face de l'une d'elles. Elle m'apprend dans la seconde qu'il me faudra revenir, parce que son collègue à l'autre bout de la ville s'est trompé sur une lettre de mon deuxième prénom dans le document "Antecedentes Penales Argentinos". Amélie, et non Amelle. Sans oublier la nécessaire "Certification de traduction d'antécédents pénaux français", dont on ne m'a pas informée qu'elle était nécessaire : une photocopie A4 agrafée en 13 secondes, qu'il me faudra gentiment attendre 30 minutes, pour la maudite somme de 15 euros. L'administration française m'a soudain l'air d'un réseau TGV.

Quatre jours plus tard, à peine sortie du métro suite à ma seconde visite au ministère de l'immigration, je fonce à la boulangerie et ne résiste pas au sachet de muffins au chocolat. Un demi-tour, j'entre dans ma rue, et me dirige tout droit vers le frigo de la cuisine. J'enfourne ma quiche aux légumes maison dans le micro-onde, et je cherche pour la première fois depuis deux mois sur mon téléphone : "Journal TV 13h replay France 2".

Quelques secondes de chargement, et un nouveau visage apparait, il semble qu'Elise Lucet ait cédé sa place. Une bouchée d'aubergine, quelques nouvelles des politiques économiques d'Emmanuel, des derniers touristes sur la Côte d'Azur, et ça va déjà beaucoup mieux. Les paroles et les expressions familières m’adoucissent les oreilles et pour la première fois, j'apprécie cette petite bulle gauloise dans laquelle je m'installe sereinement durant 25 minutes.

Et pourtant. Si l'on m'avait demandée à cet instant-là si la France me manquait, j'aurais donné la même réponse qu'à mon premier jour : non. Être en France ne me manque pas, et aucun de ces contretemps ne m'a fait regretter une seconde d'être là où je suis. Parce que cette gouttelette, j'étais pleinement consciente de l'emmener avec moi dans ma valise, et qu'un jour, elle sortirait du sac à chaussures.

Nouvelle chanson de Gustavo pour la suite - Profugos.

Trois heures à peine après cette épopée, il était déjà l'heure de filer à mon entrainement de football. Et comme chaque lundi, mercredi et samedi, l'Argentine m'a redonnée le sourire, et l'énergie nécessaire pour galoper dans tous les sens. Si les biens et les services y sont chers payés, le contact humain y est globalement bien plus aisé qu'au pays du coq. Non pas que l'orgueil argentin sache se contenir, bien au contraire, mais il saura vous faire une généreuse place, si vous acceptez de ne pas critiquer trop fort Maradona ou les empanadas. Et soyons clairs, vous n'êtes pas là pour ça.

C'est ainsi que le week-end dernier j'étais invitée à deux anniversaires argentins, celui de Federico, ami de mon cours de journalisme ayant fait un échange à Sciences Po, et de Lara, l'une de mes coéquipières de l'équipe de football ! De même, après seulement deux conversations au bord du terrain et en classe de Politica y Derecho, Delfina me proposait un hébergement dans sa famille si je souhaitais visiter Neuquén, en Patagonie !

Très souvent d'origine européenne immigrée ( les arrières-grands-pères espagnols et italiens courent les rues), les Argentins que j'ai pu rencontrer sont des gens ouverts, qui discutent facilement et sont toujours prêts à donner un coup de main. Animés en permanence par cette petite touche de sournoiserie contre le système et contre la loi, ils se disent eux-mêmes vivos (litt : vivants ; malins dans le contexte), en particulier lorsqu'il s'agit de dépasser la limite de vitesse de circulation. Et après plusieurs séances de ce même cours à les entendre parler de leur société, s'en plaindre, et donc la détourner, je ne peux pas nier que cette touche maligne, rarement méchante, possède son charme.

Enfin, ces dernières semaines furent l'occasion de superbes découvertes, dont les photos sauront remplacer un discours qui n'en finit plus ! Parce que même si ses prix et sa nonchalance n'ont pas fini de me faire bougonner, l'Argentine possède ce soupçon de je-ne-sais-quoi qui me la rend chaque jour un peu plus attachante. Une pincée de quelque chose derrière cette phrase "Je suis argentin", qui me rend heureuse de l'avoir choisie, et de pouvoir me revendiquer un peu plus chaque jour de leur communauté.

Retrouvailles avec Lucas, en échange à Sciences Po l'an dernier, et qui nous a gentiment fait visiter sa ville, Cordoba !
Retrouvailles avec Lucas, en échange à Sciences Po l'an dernier, et qui nous a gentiment fait visiter sa ville, Cordoba !
Diner à la Cabrera pour le départ de notre coloc' Ida de retour en Finlande. L'une des meilleures viandes que j'ai mangé !
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Concert improvisée dans le Barrio Chino
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Manifestation contre la disparition du militant Santiago Maldonado
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Concert classique au Centre Culturel Kirchner
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Salinas Grandes avec les colocs' ! (Région de Cordoba)
Salinas Grandes avec les colocs' ! (Région de Cordoba)

Un nouvel article arrive d'ici quelques jours, avec une analyse en grande pompe d'une société qui me dévoile ses substilités ! A bientôt !

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