Un paso adelante
Un, dos, tres... Let´s go come on let´s go don´t get down you have to be strong ! No pain, no gain switch your shirt and let's start again !

La première soirée d'octobre touche à sa fin sur l'air de la plus connue des séries espagnoles. Le printemps peine à s'imposer sur la capitale Argentine, quelques gouttelettes se délassent de nouveau sur le rebord de ma fenêtre. Deux sujets de partiels m'observent sournoisement depuis l'angle de mon bureau. Pourtant, ma tartine de dulce de leche à la main, je ne peux pas m'empêcher de sourire. Un regard du côté droit, et me voici transportée de San Sebastian à Rio de Janeiro, en passant par Berlin, Paris, Tours et Saint-Jean-de-Monts. Emportée aux côtés de ceux qui comptent, quelque soit la distance et la destination. Dans mon dos, le guide du Routard s'est endormi sur la table de chevet, en position grand écart entre Salta et Iguazú. Coincé dans le radiateur à ma gauche, le drapeau des grands-mères de la place de Mai tourne le dos à mon maté, proche de dégringoler. Moi, je ne tombe plus. J'ai trouvé mon équilibre dans ce petit monde.
Une demie banane, une demie orange, un café au lait et deux tartines de confiture de mûre...Hier matin, mon petit-déjeuner avait un goût meilleur que d'habitude. J'ai allumé machinalement l'écran de mon portable, vérifié le point de rendez-vous de mon match de foot, et l'horloge m'a confirmée qu'il était temps que je me presse. En enfilant mon numéro 20, je me suis rendue compte que quelque chose avait changé. Pour la première fois, je me sentais complètement chez moi dans cette petite chambre, auparavant si vite recouverte de chaussettes et de tickets de caisses. Je ne pouvais toujours pas ouvrir ma fenêtre plus que de moitié, et peu m'importait. Ce matin-là, la lumière toujours allumée, j'avais presque l'impression que le soleil m'éclairait suffisamment. Ce n'était pas grâce au Printemps, ni grâce aux lentilles. Je posais un regard plus positif sur cette maison que je n'avais désormais plus envie de quitter.

Ce matin-là, j'avais
hâte de commencer la journée, de marcher dans la ville. De m'essouffler sur
le terrain, et plus tard de fêter l'anniversaire de mes colocataires, en se
goinfrant de cuisine mexicaine livrée à la maison. J'ai senti mon enthousiasme
refaire surface après deux semaines vagabondes. J'ai rallumé l'écran de mon
portable et j'ai réalisé que le temps ici m'étais compté. Quatre-vingts jours,
deux mois et demi et bientôt un quart de mon année écoulée. J'ai eu envie de
tout faire, tout voir, tout visiter de cette ville, que je m'entendais de
nouveau aimer. J'ai filé sur Google, et j'ai défini ma liste des cent choses à faire à Buenos Aires avant de partir. Quelque chose s'était passé, j'acceptais tout ce qui
m'entourais. En quelque sorte, j'étais revenue, et désormais j'étais bien là
toute entière. Prête à vivre chaque moment avec passion et curiosité. Le choc culturel avait fini de m'enseigner ce qui était important, et il m'avait laissée continuer mon chemin, plus sereine.
"J'ai
trouvé mon équilibre", Lorie aurait pu le dire dans une de ses chansons. Pourtant, je n'ai pas choisi cette phrase au hasard. Durant mes deux premiers mois, j'ai sauté d'un rythme à
l'autre sans utiliser les freins, de l'excitation d'un week-end en voyage, à
l'ennui d'un banal dimanche soir. J'ai comblé les vides avec whatapps et
facebook, j'ai skypé avec qui voulait bien entendre mes histoires. Au début,
j'ai essayé de distendre un peu mes liens avec la France, pour me protéger du
manque. Et puis un soir, j'ai compris que ça ne servait à rien de s'en
cacher, sous des airs d'indépendance un peu trop marqués. Je suis allée
m'offrir un pain au chocolat dans une boulangerie française, et il m'a tant
ravie les papilles, que j'ai enchaîné avec un croissant. C'est bien connu, on
se rend compte de ce à quoi on tient quand on ne l'a plus.
Petit à petit, j'ai
apprivoisé ce manque. J'ai sorti mes photos de la valise, et je les ai positionnées en cercle
sur le mur. Au milieu, j'ai scotché une liste de toutes les choses
positives qui m'arrivent en ce moment. Le temps de l'écrire, et voilà que j'étais à court de raisons de me plaindre...J'ai appris à me construire un nouveau chez moi, sans
oublier d'où je viens. A me ressourcer un maximum auprès des personnes de mon entourage. A comparer un peu moins, à m'ouvrir un peu plus. A
apprécier un long skype avec Tours, tout en me réjouissant encore davantage d'un
café avec d'autres étudiants en échange. Même si nous sommes différents, et que
les atomes ont du mal à crocheter. Ça vient avec le temps et surtout avec de la
volonté. Enfin, j'ai appris à voir en chaque instant une nouvelle preuve que ce
choix était définitivement le bon, et que je suis en train de vivre quelque
chose d'important.
On a
perdu le match 6-0, en donnant le meilleur de nous-même, et je suis revenue
encore plus heureuse qu'avant partir. Un paso adelante, comme disait le titre original de la série...
